Air-Libre

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L’empowerment et les groupes de parole

jeudi 15 mars 2007


Une expérience d’empowerment : l’association AIR-Libre. Vanessa Watremez

Voici, l’intégralité de la présentation d’AIR-Libre dans le cadre du réseau AIME-E, le 6 juillet 2006 au CIDF du Tarn, où l’association était invitée à faire part de son expérience d’empowerment.

Introduction Nous tirons nos connaissances et notre expérience de l’empowerment du Québec (doctorat en travail social, recherches universitaires et communautaires, etc.). En effet, les recherches sur l’empowerment y sont nombreuses, et les expériences très concrètes. L’association AIR-Libre s’est ainsi développée sur un modèle québécois de travail social où l’intervention féministe, l’intervention de groupe et l’empowerment sont des pratiques courantes, et très pertinentes pour atteindre les buts de l’association (lutter contre les violences conjugales et les violences faites aux lesbiennes). Tout d’abord, je présenterai l’association AIR-Libre. J’expliquerai pourquoi nous utilisons l’empowerment dans notre travail – et ce que nous entendons par empowerment. Ensuite, nous verrons que pour nous l’empowerment est à la fois une approche d’intervention (ici, je définirai les principes d’intervention dans notre association), un processus (que je décrirai concrètement à travers un groupe de travail que nous avons mis en place), et, qui se mesure aussi par des résultats.

Présentation AIR-Libre est une : Association d’Interventions, de Recherches et de Lutte contre la violence dans les relations lesbiennes et à l’égard des lesbiennes – qui existe depuis la fin 2005 sur Albi et Toulouse. Conformément aux statuts, l’association a pour but de lutter contre les violences au sein des relations lesbiennes et contre les violences à l’égard des lesbiennes dans une perspective non lesbophobe, non hétérosociale, non sexiste ou raciste. Elle vise à combattre les effets hétérosexistes et lesbophobes de nos sociétés et à dénoncer le système hétérosocial qui les produit. Nos approches sont sociologiques et féministes. Pour l’instant, l’accent est mis sur les violences conjugales dans les relations lesbiennes, nous travaillerons sur la lesbophobie en 2007. Nos trois champs d’actions en violence conjugale sont : La recherche : on mène des recherches afin d’enrichir nos connaissances sur ces phénomènes et afin de développer des réponses à apporter à la violence. Par exemple, c’est dans ce cadre que j’ai développé deux guides d’interventions de groupes en violence conjugale où l’empowerment est mis de l’avant ; je suis en train de créer un outil de formation sur les violences conjugales dans les relations lesbiennes ; et je mène un doctorat au Québec sur ce sujet ; etc. L’intervention : l’association propose des services directement aux lesbiennes concernées dans un environnement et espace qui prend en compte leur réalité de vie. Il s’agit des groupes de parole que je vais vous présenter. Un aspect militant : afin de rompre le tabou, d’informer et de former… Par exemple, on est en train de créer un livret sur les violences conjugales dans les relations lesbiennes que l’on souhaite à terme diffuser au niveau national ; on propose des formations ; on participe à des colloques en violence conjugale ou à des colloques lesbiens et gays ; on publie des articles dans des revues ou des brochures ; etc.

Pourquoi l’empowerment ? Donc il s’agit d’une association féministe rattachée au courant du lesbianisme politique (Wittig, Nicole-Claude Mathieu…). Nos analyses de la violence conjugale dans les relations lesbiennes ne viennent pas remettre en cause les analyses féministes de la domination masculine, bien au contraire, elles viennent les appuyer. Ainsi, nos actions sont guidées par des objectifs féministes : la lutte contre les inégalités et les discriminations de sexes, et la prise de pouvoir des femmes sur leur vie et leur environnement. L’empowerment apparaît ici comme une évidence pour nous, il vient s’inscrire dans ces objectifs féministes. Nous retenons la définition suivante de l’empowerment : un « processus par lequel des individus et des collectivités acquièrent la capacité d’exercer un pouvoir réel » et « ce processus amène les personnes concernées à devenir maître de leur vie et de leur environnement » (Mayer, : 435). Donc il s’agit d’une prise de pouvoir sur sa vie et son environnement. C’est un processus autodéterminé, qui est associé à l’action, et qui est multidimentionnel (personnel, interpersonnel, social, collectif). A l’inverse pour nous, le manque de pouvoir est le résultat de rapports sociaux inégalitaires et non le résultat de déficits personnels. C’est ce qui nous apparaît central pour atteindre l’empowerment. Si on reste fidèle à ce principe, l’empowerment devient une évidence. Ainsi, utiliser l’empowerment dans nos interventions permet aux femmes et lesbiennes qui utilisent l’association, de reprendre du pouvoir sur leur vie, de comprendre les conséquences socio-politiques du système hiérarchique et inégalitaire entre les sexes sur leur vie, et peu à peu, à poser des actions individuelles et collectives pour changer leur environnement. On sort de la seule identification personnelle des problèmes, les causes premières des problèmes sont pour nous avant tout sociales et politiques.

L’empowerment peut se définir de trois manières : c’est à la fois une approche d’intervention, un processus (qui se fait par étapes), et des résultats. Je vais maintenant vous décrire ces trois points et les illustrer à travers notre association – pour voir comment cela se concrétise en pratique.

a. L’intervention féministe Dans notre travail, nous nous appuyons sur l’intervention féministe – qui se confond sur bien des aspects avec les principes d’empowerment. L’intervention féministe se définit par des objectifs d’intervention, des moyens d’intervention et des résultats d’intervention. Tout d’abord, les objectifs de l’intervention féministe sont : prendre conscience des problèmes socio-politiques ; libérer les femmes des rôles qui les empêchent de réaliser leur potentiel ; diffuser des valeurs féministes d’autonomie, d’autodétermination, et de prise de pouvoir sur sa vie ; croire en soi ; exprimer ses besoins, désirs et limites ; etc. Nos groupes visent cela. Ces objectifs sont ceux aussi de l’empowerment. Nos moyens d’interventions (qui sont des moyens d’intervention féministe mais aussi des moyens qui permettent d’atteindre l’empowerment) sont les suivants : - on établit le plus possible des relations égalitaires entre participantes et intervenantes (les participantes ont tout autant de choses à apporter au groupe que les intervenantes) ; - on vise l’implication personnelle de chacune (ce qui vaut aussi pour les intervenantes qui elles aussi vivent les mêmes oppressions et partagent des expériences similaires – ceci permet aussi d’établir des relations égalitaires) ; - on privilégie le travail de groupe (cf. la partie suivante) ; - les femmes sont les seules expertes de leur vie et sont responsables de leur vie ; - elles sont au centre du processus de changement. Ce sont elles qui doivent porter les projets d’actions collectives qui découlent d’un travail d’empowerment. Les résultats visés par l’intervention féministe sont la conscientisation et l’action collective. On voit bien que l’intervention féministe et l’empowerment se regroupent fortement. Pour ma part, rester le plus proche possible des principes féministes conduits nécessairement à l’empowerment – c’est ce qui permet de le réaliser et de l’atteindre. En effet, si nos interventions sont orientées par nos objectifs féministes qui sont d’atteindre la prise de pouvoir par les femmes sur leur vie et leur environnement, et de dénoncer les inégalités et oppression de sexes, alors nécessairement nos interventions deviennent des interventions d’empowerment.

b. L’intervention de groupe Pour nous le travail de groupe d’entraide facilite grandement l’empowerment. Nous ne dissocions pas les deux. En effet, les groupes de parole permettent « à des personnes qui partagent des intérêts similaires ou des problèmes communs non seulement de s’aider mutuellement, mais aussi d’agir collectivement en vue de susciter des changements sociaux. » (Home et Darveau-Fournier, 1980 dans Turcotte et Lindsay, 2001 : 11). C’est-à-dire que les membres du groupe sont actives et non de simples réceptrices d’aide, passives. Ce n’est pas une thérapie au sens où l’on entend traditionnellement, mais cela peut devenir un espace féministe où chacune est experte de sa vie et est la seule à savoir ce qui est le mieux pour elle. Enfin, et surtout, le groupe permet une prise de conscience politique pour les groupes opprimés. Ici, le rôle de l’intervenant.e est de faire émerger une prise de conscience sociale et politique des violences, discriminations et oppressions vécues. Le groupe est donc un outil intéressant pour le féminisme car il rejoint de près ses buts qui visent la prise de conscience, par les opprimées, de leur condition. On sort de l’individualité et on vise la prise de conscience et l’empowerment qui permet d’avoir prise sur le social. À l’issu d’un groupe, on peut ainsi être amené à poser des actions politiques et sociales pour combattre les oppressions dans nos vies de tous les jours. Ce qui rejoint des objectifs en terme de résultat de l’empowerment (cf. dernière partie).

Donc pour nous, tout se relie, l’intervention féministe, l’intervention de groupe et l’empowerment. Le but ultime qui est visé, est le changement social et la prise de pouvoir sur sa vie et son environnement.

c. Un processus L’empowerment est aussi un processus. Et ce processus est circulaire : « plus les individus ont le sentiment d’avoir un certain pouvoir sociopolitique, plus leur participation à la société sera source de changement social » (Rhéault, 2000 in Mayer). L’empowerment vise le changement social. Pour pouvoir exercer un pouvoir collectif, il faut au préalable : « pouvoir l’exercer sur le plan individuel, et ce en travaillant simultanément sur quatre composantes principales, à savoir la participation, la compétence technique, l’estime de soi et la conscience critique » (Ninacs, 1997 ; Rhéault, 2000 ; in Mayer). Tout ceci conduit à obtenir du pouvoir sur sa vie et son environnement. Exemple du groupe pour les lesbiennes victimes de violence conjugale : Organisation des groupes : Les rencontres sont thématiques (19 sessions pour les victimes, certaines sont regroupées en une seule rencontre) et poursuivent une logique et des objectifs précis. Elles durent entre 3 et 5 mois. Les groupes se déroulent dans le temps par étapes, où l’échange, l’entraide et les discussions sont mis en avant, et où les intervenantes proposent des thèmes de discussion, des activités de travail, des mises en situation, des expérimentations diverses… Par exemple (la liste n’est pas exhaustive), dans le groupe pour les victimes de violence, on cherchera prioritairement à établir un plan de protection d’urgence, on s’appropriera le fonctionnement et les mécanismes d’une relation violente (le cycle, la spirale, les conséquences, pourquoi on reste ?, les causes…). Ensuite, un travail sur l’identification de ses propres capacités est fait pour reprendre du pouvoir sur sa vie et envisager un avenir sans violence. D’autre part, on cherche à définir nos vies selon nos propres besoins et de la manière la plus libre possible – hors des modèles coercitifs normatifs. Etc. Les objectifs du groupe : Le but principal est la protection et la dévictimisation. Il y a 10 objectifs généraux : P : Prendre conscience de l’aspect social et politique de la violence. R : Réparer les conséquences de la violence. O : Obtenir du pouvoir sur sa vie. T : Transformer positivement son image du lesbianisme. E : Établir un plan de protection. C : Construire autre chose au-delà des modèles coercitifs producteurs de violence. T : Tendre vers une compréhension du poids des modèles hétérosociaux et de la lesbophobie sur les vies. I : Identifier ses forces. O : Oeuvrer à rompre l’isolement. N : Nommer ses besoins. Les contenus présentent un socle commun avec le travail qui peut être fait auprès de femmes hétérosexuelles victimes de violence conjugale (plus de la moitié du travail). S’y ajoute un travail sur la réalité lesbienne et sur la prise en compte des oppressions propres aux lesbiennes.

Regardons comment le processus d’empowerment se met en place à travers ce groupe :

Bloc 1

Thématiques : Phase de protection d’urgence. Présentation des objectifs et de la problématique Sessions : Session 1 : Présentation des objectifs et plan de sécurité. Session 2 : La protection judiciaire et le recours. Session 3 : Le cycle de la violence et la spirale. Session 4 : Illustration du pouvoir et contrôle recherchés, à travers des mythes et des formes de violence. Session 5 : Les causes de la violence et mini bilan.

Dans un premier temps, le rôle des intervenantes est d’outiller les participantes afin de viser la protection immédiate : les participantes doivent définir un plan de protection et les intervenantes doivent les ouvrir à l’aspect social et politique de la violence, et leur fournir de l’information sur ce qu’elles vivent collectivement (cycle de la violence, les formes, les conséquences…). Nous ne sommes pas encore dans l’empowerment.

Bloc 2

Thématiques : Phase de réparation. Travail sur les conséquences et les capacités. Sessions : Session 6 : Les conséquences de la violence. Session 7 : Pourquoi on reste ? Session 8 : La colère. Session 9 : La tristesse et le deuil de la relation. Session 10 : L’estime de soi et l’affirmation de soi. Session 11 : Les limites, les besoins et les forces. Session 12 : La sexualité et l’identité sexuelle. Session 13 : Mini bilan.

Dans un deuxième temps, on poursuit sur les conséquences de la violence qui doivent être réparées (estime de soi, dépression, colère …) et on cherchera à identifier nos propres capacités (reprendre du pouvoir sur nos vies, identifier nos forces, savoir nommer nos besoins …). Peu à peu, nous glissons dans l’empowerment.

Bloc 3

Thématiques : Phase de déconstruction et reconstruction. Travail sur l’identité lesbienne et le système hétérosocial. C’est le système de domination entre les sexes. Sessions : Session 14 : La lesbophobie et la lesbophobie intériorisée. Session 15 : L’identité lesbienne positive et le coming out. Session 16 : Les modèles hétérosociaux coercitifs (relations de couples, socialisation de femmes…). Session 17 : Penser sa vie en étant détachées des modèles coercitifs et des pressions sociales. Mini bilan.

Dans un troisième temps, nous sommes dans l’empowerment. On pourra alors aller plus loin dans la prise de conscience sociale et politique de la violence, et parler de la construction hétérosociale de la violence dans l’ensemble de leur vie (violence conjugale, lesbophobie, violence familiale …). Durant cette phase, on vise à comprendre les causes sociales et politiques de la violence – l’espace est ouvert à l’action sociale. On questionne les normes sociales, on les remet en question, et on s’autorise à définir ses propres normes et modèles. On vise à devenir libre de créer sa vie en dehors des poids des normes sociales – lorsqu’elles ne conviennent pas.

Bloc 4

Thématiques : Phase sur l’après groupe Préparation de la fin. Sessions : Session 18 : Le réseau et les relations futures. Plan de sécurité. Session 19 : Bilan. Conclusion/Évaluation.

Pour finir, les participantes se prépareront à quitter le groupe, pour cela elles travailleront l’importance de briser l’isolement et l’importance du réseau. D’autre part, elles se projetteront dans les relations affectives futures. Et enfin, le groupe peut déboucher sur des actions collectives.

Donc, l’empowerment se fait par étape : l’étape d’information, l’étape de prise de conscience, et enfin l’étape des actions individuelles et collectives.

d. Des résultats Nous avons dit que l’empowerment se définissait par une mode d’intervention, un processus mais aussi par des résultats. Ainsi,
- du point de vue des changements individuels, on pourra parler : de reprise d’activité ou de réinvestissement professionnel (alternatifs ou non) ; de l’acquisition de compétences nouvelles (par exemple, apprendre à poser ses limites et à nommer ses besoins) ; de prise de conscience et de l’affirmation de soi (cela peut conduire à une réinterrogation des relations avec des proches qui n’acceptent pas leur lesbianisme…en effet, suite à la prise de conscience qu’un quotidien lesbophobe avait aussi des conséquences sur l’ensemble de leur vie, les participantes sont amenées à poser des actions pour ne plus à avoir à subir ces conséquences) ; etc …
- du point de vue des changements politiques/sociaux, les premiers groupes ont abouti à des résultats divers : une mise en place d’activités conviviales avec d’autres lesbiennes pour briser l’isolement à Albi par le biais de l’association (c’est une action en développement) ; une implication militante (création d’un « mag » sur les problématiques lesbiennes…) ; l’utilisation de l’art comme moyen de dénoncer la violence, etc. Néanmoins, nous n’avons pas encore assez de recul et d’expériences de groupe pour étayer plus ces résultats.

Conclusion Dans notre pratique, l’intervention féministe, l’intervention de groupe et l’empowerment forment un tout imbriqué : l’intervention féministe est la philosophie de notre association ; l’intervention de groupe et l’empowerment des outils qui nous permettent d’atteindre nos objectifs féministes de conscientisation, d’action politique et de changement social.


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