Récit de 2004 à 2007
jeudi 22 mars 2007
Violences conjugales entre lesbiennes : récit de leur développement et des conséquences désastreuses qu’elles ont engendré dans ma vie et celles de tiers
n.b : Tous les prénoms sont fictifs. Les dates sont le moins approximatives possible.
JUIN 2004
À cette période, j’achève de tourner la page après une rupture sentimentale. Mais la vie doit continuer : je retrouve un appart en colocation, j’ai souvent des missions Intérim. J’ai même trouvé un CDD pour l’été dans un restaurant. Le plus important, j’ai été reçue à des examens qui me permettent de recommencer mes études à la rentrée suivante. Il y a même cette fille, Agnès, que je connais un peu et que je vois plus souvent que d’habitude. Je fréquente une autre fille pendant quelque temps, mais ça ne marche pas. Un jour, Agnès vient me dire qu’elle m’aime bien. Je ne suis pas du tout insensible à elle, même si elle a la réputation d’être un peu bizarre, tendance agressive. Mais j’ai toujours préféré me faire ma propre idée que d’écouter les autres.
JUILLET 2004
On finit par sortir ensemble le 1er Juillet. Et la relation commence. On fait plein de trucs tripants ensemble. Je me sens bien avec elle. Une partie de moi a envie de l’aider, parce que ces temps-ci elle est un peu dans la galère. Elle vient de se séparer de son ancienne copine, elles partageaient un camion… Je propose rapidement à Agnès de s’installer un peu chez moi, le temps qu’elle se retrouve un endroit. On vit notre relation intensément. Tout me semble fabuleux. J’ai l’impression qu’elle me comprend plus que personne ne m’a jamais compris avant. Elle m’écoute, elle m’entend, comme si c’était la première fois de ma vie. Il se passe des trucs très fort entre nous. Je ne vois pas grand monde, tous mes temps libres lui sont consacrés. On expérimente des pratiques SM, on est très intrigué et enthousiasmé par ce qu’on découvre. Mais un jour, il se passe un truc : elle trimballe une couette d’une pièce à une autre dans la maison en la faisant traîner dans la gamelle du chat. Je lui dis que c’est dégeu et que faut nettoyer un peu la couverture : là elle a une réaction disproportionnée et déraisonnée par rapport à la situation, parce qu’elle a eu l’impression que je me suis interposée physiquement pour l’empêcher d’avancer en lui parlant. Elle devient super agressive. Elle me prend la tête jusque tard dans la nuit. Je suis très surprise, mais je ne le retiens pas contre elle. Je sais qu’elle n’a pas un passé facile et que quelquefois ça remonte, alors je relativise ses réactions. La prochaine fois, je ferais plus attention à ces détails qui pourraient la blesser. Je l’aime. Je ne veux pas la blesser. Mais les « trucs » de ce genre se reproduisent, et elle monte chaque fois d’un cran dans la manifestation de la violence. Quand elle est énervée, elle jette vers moi des objets qui explosent à deux centimètres de ma tête pour me faire flipper, (comme par exemple la tasse de thé qu’elle est en train de boire) à prendre comme une menace de m’atteindre la prochaine fois. Parfois, elle a des accès de violences verbales. Elle me traite de tous les noms. Moi je me dis qu’elle ne pense pas les trois quarts mais qu’elle cherche à me déstabiliser. Peut-être parce qu’elle se sent trop fragile, etc.… Son caractère devient de plus en plus insupportable. Mais il y a des moments où elle sait se faire douce comme un agneau… Dans ces moments là, je me sens plus proche d’elle que de personne d’autre. Je ne m’en rends pas vraiment compte, mais je vois de moins en moins mes amiEs, parce qu’elle n’aime pas trop ça, et qu’elle n’apprécie pas la plupart d’entre eux.
AOUT 2004
Nous partons en stop à travers quelques pays européens, dans des conditions un peu précaires, pas trop de thunes, pas trop de point de chute, etc.… Mais ça ne nous fait pas flipper. On rencontre pas mal de gens qui nous dépannent pour manger et dormir. Pendant tout le mois, son comportement est de plus en plus difficile à gérer… Et à accepter. Elle se montre agressive avec les gens que nous rencontrons, je suis souvent mal à l’aise quand il y a d’autres personnes avec nous. J’aime rencontrer des gens, et son comportement est quasi intolérable des fois pour moi. Je ne dis rien, parce que je sais qu’elle a un peu de mal à entrer en relation avec les autres. Et puis j’ai espoir que cela va pouvoir évoluer un jour. J’ai l’impression qu’une fille comme elle, quand elle se sera débarrassée de cette agressivité, pourra tout réussir. J’apprécie son intelligence, sa sensibilité, et le regard qu’elle porte sur les choses. J’ai l’impression que je dois l’aider. Quelques semaines plus tard, de retour chez moi, elle commence à s’en prendre aux affaires de ma colocataire, puisqu’elle a déjà essayer de s’attaquer aux miennes et que ça ne me faisait presque aucun effet… Par exemple, un soir, elle me provoque, dans le couloir de l’entrée de mon appart : elle commence à décrocher les posters de ma colocataire pour les déchirer. C’est juste des posters, sauf qu’ils sont pas à moi. Je suis obligée d’intervenir. Elle résiste. Alors je la pousse et la mets dehors. Je suis choquée d’avoir eu à faire ça alors qu’elle est la fille que j’aime ! Elle se calme quelques secondes. Je ne veux pas lui ouvrir. Elle me demande d’entrer. Je lui dis que je n’ai pas envie, qu’elle me fait peur. Elle commence à frapper ma porte d’entrée à coup de bâton qu’elle a trouvé dans la cage d’escalier. Ce soir-là, je me dis qu’on devrait vraiment se séparer. Sauf qu’après encore des négociations à travers la porte, elle réussit à m’amadouer et je la laisse entrer.
SEPTEMBRE 2004 à DECEMBRE 2004
Début septembre, je suis obligée de déménager car elle menace sans arrêt ma colocataire qui ne se sent plus en sécurité chez elle. Par exemple, elle met des gros coups de poing dans le mur en hurlant si ma coloc écoute de la musique le matin dans le salon et qu’Agnès n’a pas décidé de se lever. Agnès veut que je me prenne un appart pour s’installer avec moi. Même si l’idée de m’installer avec elle m’effleure à un moment, pour aller jusqu’au bout de notre relation, je redoute vraiment de me retrouver seule dans un appart avec elle. Je ne le sens pas du tout. J’imagine assez facilement que nous soyons complètement coupées du monde, repliées sur nous-même dans « notre » appart. En même temps j’ai pas envie de faire subir ça à d’autres colocs potentiels. Par hasard, une amie qui garde la maison de sa mère partie pendant un an me propose de louer une chambre chez elle, avec sa sœur et son frère. Comme je dois trouver un appart rapidement, j’accepte. Mais ça n’empêche pas la situation de se dégrader de plus en plus. Bien sûr le peu d’entourage qui me reste s’inquiète un peu. J’essaye de faire bonne figure devant eux/elles parce que je veux qu’ils voient Agnès sous un meilleur jour. J’essaye de la protéger. Un jour, sur le Net, je tombe sur un site qui traite de la violence conjugale, et je prends conscience que c’est en train de nous arriver à nous. Le soir je lui montre le site internet et après lecture elle me remercie même d’avoir « mis un nom » sur ce qui nous arrive. Mais ça ne se calme pas pour autant. Je continue de rester avec elle parce qu’après ses phases agressives, il y a toujours des moments doux qui surviennent. Elle me dit qu’elle a besoin de moi, etc. … La situation empire pourtant. L’amie qui m’héberge accepte qu’Agnès vienne vivre un peu avec nous, genre un mois, parce qu’Agnès est en conflit avec sa mère. Mais Agnès reste plus d’un mois… Elle passe toutes ses journées enfermée dans la chambre. Je me referme de plus en plus sur moi. Je me coupe vraiment du monde. Je tiens parce que j’ai recommencé mes études. Le soir, je reste à l’école jusqu’à la fermeture, en espérant presque tous les jours qu’elle ne soit pas chez moi quand je rentre. Et elle est là. Toujours et toujours. À une période, je m’emmure vivante. Je me mets à télécharger tous les épisodes de la série-TV « Buffy Contre Les Vampires ». Je regarde les épisodes en boucle. J’ai un poster dans ma chambre. Elle ne sait pas ce que ça représente pour moi. Mais c’est ma manière de m’échapper de ce monde, de lui échapper à elle. Il y a aussi un jeu vidéo qui a le même effet sur moi. Elle, il me semble qu’elle passe ses journées à fumer de l’herbe, dessiner un peu ; trouver des moyens pour avoir encore de l’herbe. Elle se lance souvent dans de longs monologues : le jour , la nuit. Elle s’interrompt de temps en temps pour me demander ce que je pense de telle ou telle chose : elle m’écoute deux minutes et me coupe parce qu’elle n’est pas satisfaite de ce que je dis. Parfois, elle me réveille la nuit pour me parler. Comme si elle contrôlait aussi mon temps de sommeil. Certains matins elle commence des monologues juste avant que je parte en cours, et généralement j’arrive très en retard alors que je m’étais levée à l’heure… Une fois je me rebelle et je ne veux pas rester à l’écouter. Elle me dit que si je ne reste pas elle me frappera. Je me mets à hurler simplement « non », de manière répétée de plus en plus fort et je me sauve. Elle me poursuit dans les escaliers mais elle abandonne rapidement vu qu’elle est pas habillée et qu’elle a pas de chaussures. Je crois qu’elle a été surprise de ma réaction. Je cours me cacher dans le quartier en attendant mon bus des fois qu’elle aurait pris un vélo pour me retrouver. Elle me fait à chaque fois une sorte de bourrage de crâne ; en général la terre est liguée contre elle et moi je ne vaux pas mieux que toutes ces merdes. Je me concentre pour ne plus l’écouter, parce que j’ai vraiment peur qu’elle arrive à me bousiller complètement. Alors, je bloque mes pensées sur une miette de pain sur le tapis, une petite tâche de café sur le rebord de la table, n’importe quoi, et je me « concentre » dessus, je la détaille, pour barrer la route à tout ce qu’Agnès raconte, et qui malgré moi arrive lentement à forcer le passage jusqu’à ce que j’essaye de protéger : mon estime de moi, ma volonté, mes croyances, etc… Un soir, je me sauve de chez moi, pour la fuir. Je me retrouve dehors, la nuit, sans savoir ou aller, me sentant comme une fugitive. Je me réfugie chez un couple d’amis pendant quelques jours. Elle me harcèle sur mon portable avec le fixe (facture que je paierai plus tard bien sûr) Jusqu’à ce que je retourne de moi-même vers elle. Il y a une autre fois chez sa mère, où elle confisque mes chaussures pour ne pas que je sorte, une fois c’est mon manteau (mais cette fois ci je sors et je fais 15 kilomètres en stop pour rentrer chez moi en hiver)… Parfois elle me fait craquer et je pleure tellement que j’en ai envie de vomir. Parfois elle veut me baiser et elle insiste jusqu’à ce que je dise oui, même si j’en ai pas envie. Parfois je m’obstine à lui dire non, alors elle insiste et quelques fois, je pleure. Elle me dit que je ne suis pas la première qui pleure. Je perds l’appétit. Je n’ai plus le goût de rien. Pourtant je ne la quitte pas. Je ne fais pas appel à mon entourage pour qu’on m’aide, parce que je ne sais pas comment expliquer ce que je ressens pour elle, entre peur et amour. J’ai un peu honte. Et puis je ne me rends pas vraiment compte de ce qui se passe : comme on a de temps en temps des pratiques SM, je fais la confusion entre ce qui est un « jeu », (créer une situation qui n’est pas la réalité, c’est une sorte de fantasme « cadré », avec ses codes, ses limites, par exemple la possibilité de tout arrêter au moindre malaise) et notre relation. Agnès me martyrise, mais elle finit toujours par être gentille avec moi, comme si je devais juste attendre que ça passe pour retrouver la vraie Agnès. Je fais la confusion entre ces différents types de violence : une est clairement destructrice, elle sert à faire plier son adversaire, elle est « subie » ; l’autre, en ce qu’elle est performée, est presque curative. (Et dans la mesure où Agnès est ma partenaire, elle est aussi associé à du « curatif », uniquement dans les séances « cadrées ».) J’ai aussi peur d’un affrontement entre nous : j’ai peur des coups qu’elle me promet souvent, mais aussi de me battre avec celle que j’aime. C’est impossible dans ma perception. Je suis non-violente. Je répugne à m’imaginer en train de porter la main sur celle que j’aime. Et elle a compris que je ferais tout pour éviter ça. Et elle a compris quel était donc son champ d’action. Elle me menace, moi, mais aussi mon entourage. Elle me met dans des situations délicates avec mes amiEs qui m’hébergent, par exemple, comme le jour de noël quand elle casse à coup de pied une fenêtre de la maison que mes colocs m’ont donné à garder pendant les vacances. Pour ne pas qu’elle ai de problème, je leur mens en racontant que c’est une fille de ma classe dépressive qui allait pas bien qui a fait ça. Dans la foulée je recommence à mentir à ma famille parce qu’elle ne veut pas que je parte à nöel chez eux. Elle use de tout ce qu’elle peut pour m’en empêcher. Surtout de la plainte. Dans la nuit du 24 au 25, sachant que je dois prendre le train vers 7 heures, elle commence une « discussion » avant qu’on ne se couche, jusqu’à 5 ou 6 heures du matin, puis me dis qu’elle veut dormir. Je ne veux pas la laisser toute seule dans cette maison qu’on m’a confiée. Résultat je loupe mon train car je n’ose pas la mettre dehors. Je réussis à la convaincre de me laisser partir… le 27 décembre ! Ce n’est pas grave, je ne suis pas fan de noël mais j’essaye de créer du lien avec ma famille et c’est pour ça que je voulais être présente. Le plus terrible, c’est que je ne cesse de l’aimer. Je crois voir une autre personne en elle, un être beaucoup moins fort que ce qu’elle veut paraître, quelqu’un de beaucoup trop sensible pour ce monde. Il y a toujours aussi des moments doux et agréables qui me font me dire que tout n’est pas perdu.
JANVIER 2005
Elle a pourtant réussi à faire de moi une sorte d’ombre. Je ne pense plus, je n’ai plus d’envie, je vis constamment dans la crainte de ses prochaines colères. Je n’agis plus qu’en fonction d’elle. Je ne suis plus une personne. Pour me protéger, je me suis désertée. « Je » n’existe plus. A la place je suis juste un zombie. Un soir, on passe la soirée chez ses dernières connaissances, là où elle va pécho sa beu. Pour une fois, elle est presque sociable ; elle semble même s’amuser. On rentre dans le centre ville. On rencontre des gens qu’on connaît un peu. On finit par dormir chez eux parce qu’on a plus de bus pour rentrer chez moi et c’est un peu loin. Avant de se coucher, Agnès fume encore un dernier joint, se lance dans un dernier monologue, et moi (c’est devenu un mécanisme systématique) je mets des barrières mentales pour essayer de ne pas trop l’écouter, que ce qu’elle me dise ne me retourne pas le cerveau. À un moment, quelque chose ne lui convient pas. Elle commence à se mettre des coups de poings dans la tête. Je n’ai pas l’intention de l’arrêter. Elle m’a déjà fait un truc comme ça quelques mois auparavant, à s’écraser la tête dans un mur et à s’ouvrir le front toute seule, pour attirer mon attention. Je déteste ces actes-là. Je les trouve hyper égoïstes et égocentriques, et tout spectaculaires qu’ils soient, ils me débectent. Pour moi c’est de « la prise d’otage ». Alors je la laisse avec ses coups de poings. Moi je suis alcoolisée et fatiguée de l ‘énième crise, alors que tout se passait vraiment bien, envie de dormir, j’attends sans broncher. Je ne sais pas comment ça arrive. En une seconde, la voilà en train de me donner des coups de poings dans l’épaule. C’est comme si je voyais la scène se faire et que je n’en étais pas la protagoniste. Mais il se passe un truc dans ma tête. Les coups physiques c’est la limite que je lui ai fixée, au début de notre histoire, sans croire vraiment qu’un jour elle me frapperait. Cet évènement agit comme un déclic en moi : c’est à partir de là qu’inconsciemment je décide de reprendre le dessus ; le contrôle de ma liberté, de mon être ; que je me rappelle que je suis une personne et que je ne dois plus me laisser traiter de la sorte.
Entre temps elle a trouvé une chambre dans un squat. Là-bas j’essaye de ne pas montrer aux autres ce qu’Agnès me fait subir. Je voudrais qu’il/elles lui donnent sa « chance ». De toute façon, Agnès ne veut pas que je parle avec les autres. Un soir où je dois aller la rejoindre, je suis sur mon vélo. Je pleure. Je ne veux pas y aller, mais mes jambes continuent de pédaler quand même, parce que si je suis en retard, elle va me crier dessus, me faire peur, me menacer. Et peut-être qu’elle va me séquestrer encore comme elle a déjà fait… C’est elle qui décide quand je quitte sa chambre. Parfois cela dure des jours. Si j’essaye de sortir, elle me menace de me frapper. J’ai l’impression d’être une gosse de cinq ans qu’on force à aller chez un dentiste. A un moment, je me rappelle que j’ai 27 ans, et que si je ne veux pas y aller je n’y vais pas. Aussi, sur le pont juste avant chez elle, je me rends compte que je ne dois pas me laisser faire. Pour la première fois depuis des mois, je me ressaisis. Je fais demi-tour, et je vais me planquer chez une copine. Le lendemain, je saute dans le premier train pour la région où habite ma famille.
FEVRIER 2005
Loin d’Agnès et de la crainte qu’elle m’inspire, je revis. Même si je sais que je dois retourner dans ma ville pour finir mon année d’études, et qu’Agnès ne me laissera pas tranquille comme ça. Je goûte à nouveau à la sensation d’être libre. À pouvoir jouir de moi-même : faire ce que je veux quand je veux. Mais je ressens un truc étrange. Encore. Une partie de moi l’aime, et je culpabilise de la faire souffrir. J’ai l’impression de l’avoir abandonnée, et que c’est pas correct d’être partie comme ça. Ca ne me ressemble pas du tout en fait. Et dans le même temps, je culpabilise de sentir encore de l’amour en moi pour elle. Je me dégoûte presque. Je suis très confuse. Je m’imagine que dans les bras d’une autre fille, je pourrais peut-être parvenir à dépasser cette sorte de « dépendance ». Je vais rendre visite à une fille qui me plaisait avant ma relation avec Agnès. Mais il ne se passe rien. Je suis à côté de la plaque parce que Agnès m’habite toujours. Je dois bientôt rentrer chez moi. J’ai quand même une année scolaire à terminer, et ça me tient très à cœur pour de nombreuses raisons. Je reprends contact avec Agnès par téléphone, pour tâter un peu le terrain, avoir de ces nouvelles aussi. Elle semble affectée par ma « disparition ».
MARS 2005
Après un mois de fuite, je suis de retour dans ma ville. Je revois Agnès, dans son squat. Elle a l’air très mal à cause de mon départ. Je me trouve presque attendrie, jusqu’à qu’elle me montre simplement que ce qu’elle a retenu de ce mois qui vient de passer c’est sa souffrance à elle, « mais comment as-tu pu me laisser seule et sans nouvelles, etc… » Quand je lui dis que ce n’est pas dans mes habitudes et que j’ai agi de la sorte parce que elle m’a mise hors de moi au sens propre, que j’étais à bout, elle ne semble pas vraiment mesurer ce que « être à bout » signifie. Elle me dit que nous devons moins nous voir, que ça lui fera du bien à elle aussi. Je crois qu’elle n’a pas aimé de se retrouver seule comme ça ; qu’elle préfère prendre ses distances avec moi. Une partie de moi est triste, mais l’autre est comme soulagée. Je n’aurais pas supporté encore longtemps notre relation. Ainsi, on ne se voit pas souvent. Je revis un peu, je retourne à mes cours, mais je tressaille toujours quand le téléphone sonne, ou quand j’ouvre mes mails. J’essaye de voir des nouvelles personnes. J’ai perdu beaucoup de mon entourage en sept mois intensifs avec Agnès Ce n’est pas facile. Je sens bien que mes réactions sont parfois bizarres. Je suis beaucoup plus paranoïaque qu’avant, je crois que tout le monde m’en veut, que tout le monde est une ordure. Je me rends compte que je pense comme elle. Je me sens désabusée, larguée. Je voudrais pouvoir me réfugier dans les bras d’une fille qui me fasse du bien. Il faut qu’ Agnès sorte de ma tête. Je finis par rencontrer cette fille. C’est tout le contraire d’Agnès. Elle est un monument de tendresse. Je me mets vite à croire que je vais pouvoir recommencer à être heureuse.
AVRIL 2005
Le squat a été expulsé et touTEs les habitantEs ont changé de région, Agnès y compris. Je respire un peu à nouveau, même si je suis persuadée que je pourrais croiser Agnès à tous les coins de rue. En fait je parle tout le temps d’Agnès, et elle a fait –ci ; elle à fait ça, etc… Je pleure beaucoup, souvent et pour un rien. C’est difficile à gérer pour ma nouvelle partenaire. Nous essayons quand même. Je vis de très beaux moments avec elle. Elle se montre très attentive et disponible. Je rencontre ses amiEs, je réapprends à avoir une vie sociale, petit à petit je vais un peu mieux. Un jour, j’ai un message d’ Hélène, une fille qui était dans le squat d’Agnès. Elle me demande si j’accepte qu’on échange un peu au sujet d’Agnès. J’accepte. Elle m’apprend qu’elle a commencé une relation avec Agnès et elle est confrontée aux mêmes colères, aux mêmes changements d’humeur, en somme à la même situation que j’ai pu vivre au début avec Agnès. On échange des emails, puis on en vient à se téléphoner. J’ai l’impression de ne plus être seule au monde. Mon amour pour Agnès avait été inexplicable, et Hélène semble être la seule à pouvoir me comprendre. La seule à voir Agnès comme moi je l’ai vue. Quand j’essaye de la mettre en garde contre cette histoire qu’elle veut commencer avec Agnès, elle me dit qu’elle en a rien à foutre d’elle-même et qu’elle peut donc se « sacrifier » pour aider Agnès. Dans le même temps, la situation se dégrade avec ma partenaire, parce que mes « séquelles » me rendent insupportable. Une fois dans sa voiture je ne parviens pas à changer de cassette et mon amie un peu excédée s’empresse un peu vivement de le faire à ma place. Je ne peux m’empêcher de lui dire qu’elle est violente ! Je sais que ce que je viens de dire est démesuré, mais je ne sais pas comment l’expliquer à ma partenaire. Un jour Hélène m’appelle et me dit qu’elle revient quelque temps dans le coin ; suivi par un coup de téléphone d’Agnès pour me dire qu’elle rentre aussi et qu’on pourrait se voir. Dans le même temps, ma partenaire décide de me quitter parce qu’elle ne sait plus comment m’aider, d’autant qu’elle a ses propres « problèmes ». J’accepte mal cette séparation, j’ai beaucoup espéré de nous deux. Je me mets à croire que de toute façon elle ne m’a jamais aimé.
MAI 2005
Mon « ex-partenaire » m’invite quand même à la fête qu’elle organise chez elle dans quelques jours. Je prends ça pour une sorte de politesse. Je ne pense pas y aller parce que j’ai peur de me sentir trop triste vis-à-vis d’elle.
Mercredi 04 mai : Hélène et moi nous nous sommes donné rendez-vous le soir pour se voir. Je suis heureuse de la rencontrer. On dirait qu’elle aussi. Je suis assez émue de cette rencontre. On ne sait plus trop quoi se dire. On en a déjà tellement dit au téléphone et par Internet. Alors on décide d’aller boire une bouteille de vin chez elle. On part dans une épicerie de nuit, on achète du vin blanc. Elle me dit qu’elle a envie de danser. Je lui dis que je sais où y a une fête. En fait, je crois que mon suicide mental commence là. Je ne réfléchis pas vraiment à ce que va penser mon ex. Elle m’a invité, je me dis que je peux y aller. On va chez Hélène s’apprêter un peu, je me sens proche d’elle, parce qu’on partage ce truc pour Agnès. Je me suis attachée à Hélène. La pensée de son sacrifice devient de plus en plus insoutenable. La pensée qu’Agnès va broyer quelqu’un d’autre m’est insupportable. J’ai l’impression que je dois agir contre ça. À la soirée chez mon ex, il y a aussi toutes ces nouvelles personnes, ma nouvelle vie sociale « avortée » par la rupture. Hélène est timide, on a une relation privilégiée parce qu’elle ne connaît personne ici. Je me sens reliée à elle plus que n’importe qui ici. Puis on boit, on danse. Alors que je voudrais hurler à l’aide, que je voudrais que mon ex me sauve. Que la fête s’arrête et que tout le monde se rende compte du chaos à venir. J’ai envie d’embrasser Hélène. Je lui demande. Elle me dit oui. Nous nous embrassons. Nous sommes seules contre le monde. Et en même temps, je voudrais que ce monde vienne à mon secours. Que ce monde vienne nous sauvez, moi et Hélène. J’ai l’impression que je glisse, et qu’en bas de la pente, il y a Agnès qui attend. Certaines personnes sont consternées, dont mon ex. Je lui ai gâché plus que sa soirée. Mais je ne le sais pas. Je crois que je lui en veux de m’avoir laisser tomber juste avant le retour d’Agnès. Mais je n’y pense pas vraiment. Je suis « ailleurs », euphorique, et en même temps en terrorisée par le retour d’Agnès. En fait, je suis en train de péter véritablement un câble. Hélène et moi nous nous échappons de la soirée ; nous courrons dans la rue, nous sommes les reines de la ville. Nous arrivons chez elle et nous couchons ensemble.
Jeudi 05 mai : Le matin, ma tête est lourde ; je ne me souviens pas très bien de la nuit que j’ai passée avec Hélène. Mais je suis dans ce lit, chez Hélène. Je ne me sens pas très bien ; une énorme gueule de bois mais pas seulement. Je remarque une photo d’Agnès au-dessus du lit. Elle a l’air toute douce. Je me sens encore plus triste. Ma vie est devenue moche depuis que je connais cette fille, mais il y a toujours une sorte de veilleuse à l’intérieur de moi, prête à s’embraser pour elle… Hélène semble triste elle aussi. Un moment nous pleurons dans les bras l’une de l’autre. Nous pleurons pour nous, nous pleurons pour Agnès. Je ne sais pas trop au juste. Plus tard nous partons nous promener près de chez elle au bord de l’eau. Nous discutons d’elle. Pour une fois Agnès n’est pas au centre de nos conversations. Hélène me parle d’endroits de son enfance, de ses activités de mômes… On se dit qu’un jour, on pourrait se donner l’occasion d’aller là-bas. Mais Hélène doit partir. Elle est très en retard à un rdv avec… Agnès ! Je rentre chez moi. Le soir, je repasse chez elle pour voir si tout c’est bien passé, mais je ne reste pas longtemps même si j’aimerais bien passer du temps avec Hélène : j’ai peur qu’Agnès débarque à l’improviste et me trouve là.
Vendredi 06 mai : Hélène m’appelle et nous nous retrouvons. On se dit que c’est mieux de raconter ce qui s’est passé entre nous à Agnès. Nous décidons de le faire, et nous décidons comment : une médiation. Elle sera organisée le soir même chez des amies d’Hélène que je connais un peu car on avait été dans le même lycée. On se met d’accord pour qu’Hélène emmène Agnès. chez les filles, elles lui proposeront la médiation et je viendrais ensuite. On ne veut pas qu’Agnès ai l’impression d’être tombée dans un guet-apens, à ne pas avoir le choix d’accepter ou de refuser. Hélène vient chez moi pour que nous fixions tout cela. Je crois que j’ai envie de passer du temps avec elle, de lui montrer qui je suis, je me sens proche d’elle. Je commence à lui montrer entre autres des photos de ma famille. J’ai l’impression que personne ne peut mieux me comprendre qu’elle, puisqu’elle aussi est attirée par Agnès. Je l’invite au concert qu’organise l’asso dont je fais partie (qui a lieu le lendemain). Puis elle part rejoindre Agnès et moi je vais aider pour l’organisation du concert à l’aménagement de la salle. Enfin l’heure de la médiation approche. Je sens monter la pression. Je bois quelques bières pour me détendre. Puis il faut y aller. Avant de partir je crois que de ramener des bières pour toutes va rendre tout ça plus convivial, toutes les poches de mon manteau sont pleines. La médiation se passe dans la cuisine. J’entre, anxieuse. Mais c’est bizarre. Je sens en moi que je suis un peu contente de revoir Agnès. Je ne l’ai pas vu depuis plusieurs mois, alors qu’il n’y a pas si longtemps, c’était elle qui régissait ma vie. C’est désagréable d’avoir la sensation de ne même pas pouvoir contrôler son cœur. Apparemment la médiation a déjà commencé entre Hélène et Agnès. L’objectif est que chacune d’entre nous dise ce qu’elle a sur le cœur. Et Agnès a le droit de s’exprimer aussi bien sûr. Il ne s’agit pas de discréditer Agnès, ou bien de lui faire un procès. Je sors mes bouteilles de bières. J’en propose. Tout le monde commence à boire. Pendant qu’Hélène et Agnès échangent, j’observe Agnès du coin de l’œil, discrètement. Je suis émoustillée de la revoir. J’ai aimé cette fille, certainement peut-être encore, et en même temps, j’ai tellement peur d’elle, de la violence dont elle m’a menacée tellement de fois. Il y a aussi une troisième sensation, que je n’analyse pas tout de suite, la colère. Je commence à parler. Je détaille tout ce qu’Agnès m’a fait. Je raconte son entreprise de destruction. Et Agnès dit « oui ». Les médiatrices lui proposent de s’exprimer sur ce qu’elle m’a fait et elle acquiesce. Pour la première fois elle reconnaît ses actes, et en plus cela se passe devant des personnes, des « témoins ». Pour la première fois, j’ai l’impression qu’elle m’entend réellement ; alors, j’enchaîne, je parle encore et encore, je ne peux plus m’arrêter. Nous continuons de boire. Agnès se montre incroyable de compréhension et de capacité d’écoute, elle qui m’a si souvent cassé dans mes ressentis. Ainsi, tout d’un coup, elle est là telle que je la voyais au début de notre relation. Je crois qu’à un moment je prends trop de place ; Hélène ne peut plus s’exprimer sur son histoire à elle. Mais je continue de plus belle. Plus ça avance et plus je retrouve cette fille que j’ai aimée, sous la couche d’ordure, parce que c’est ce qu’elle a été avec moi. Hélène finit par se sentir de trop ; et décide de rentrer malgré les encouragements des médiatrices et de moi-même à s’exprimer. Puis les médiatrices sont fatiguées, un peu saoules on dirait, et décident d’aller se coucher. Je me retrouve donc seule avec Agnès. Nous sommes assises l’une à côté de l’autre. La lumière est tamisée. C’est étrange. Une partie de moi est tellement heureuse de l’avoir retrouvée. Nous continuons de discuter. Nous sommes plus détendues. Je sens que je m’attendris. Et d’un coup je me sens « à sa portée ». Je sais maintenant qu’elle n’aura qu’à claquer des doigts et je serais à ses pieds. Je me sens comme une fleur qu’elle n’aura qu’à cueillir quand elle l’aura décidé, je suis un lapin dans les phares. Mais je ne veux plus retomber dans son enfer. Ça me rend malade. Et voilà que nous sommes déjà en train de nous caresser les mains doucement avec des voix tendres. Alors soudain je me jette sur elle… Avant qu’elle ne le fasse. Nous nous embrassons fiévreusement, je suis déchaînée, en pleine panique, et en même temps émue qu’elle soit dans mes bras, absolument désespérée en fait. Nous trouvons rapidement la direction de ce que je crois être le salon. Très vite on se retrouve à demi nues. Je me sens possédée… Par ma peine. Par mon envie aussi de lui montrer que je peux être dingue. Et que je peux lui mettre le doute, que je peux être plus incontrôlable qu’elle. Je veux que nous fassions l ‘amour, parce que quelque chose en moi l’aime, mais je veux aussi la faire trembler sur ses bases. Qu’au moins une fois elle n’ai pas le contrôle sur moi. Mais, en fait de salon, c’est l’une des chambre des médiatrices. Elle était dans la chambre de sa coloc à discuter. Je pense qu’elle a sans doute un choc en découvrant la scène. Nous quittons les lieux. Dans le couloir de l’immeuble, c’est une baise bestiale, je veux qu’elle ressente tout le mal qu’elle m’a fait et tout l’amour que j’ai pu éprouver pour elle. Je suis survoltée. Debout contre le mur, je la pénètre avec mes doigts, quand soudain je mets des gros coups de poings dans le mur à côté de sa tête. Je suis désespérée. Je ne veux pas la frapper. Mais je veux qu’elle voit qu’elle est allée trop loin que ça ne se fait pas de faire ça à quelqu’un. Et cette nuit, je crois que je vois le doute dans ses yeux. Je crois que la violence est sa seule manière de s’exprimer, et que cette fois-ci elle peut percevoir ce que je ressens parce qu’elle peut voir la violence qui sort de moi. Je dis que je veux passer la nuit avec elle. Comme pour la provoquer. Elle est un peu décontenancée. Elle préfère rentrer chez Hélène Je rentre chez moi. C’est comme si mon cerveau ne fonctionnait plus. Comme si je n’étais pas là. Comme si une autre personne vivait ma vie et que j’étais au cinéma, les bras croisés, à regarder tout ça se dérouler.
Samedi 07 mai : C’est étrange parce je continue d’agir comme si rien ne s’était passé. Je me raccroche à ce qui est « palpable » : il y a aujourd’hui un concert et une soirée à gérer. Et même si je me sens dans un état second, j’y vais. Même si je sens que je ne vais pas être efficace, nous devons aménager le lieu et je me mets donc au travail. Dans l’après-midi, Hélène passe me voir. Elle veut que nous discutions. Nous nous éloignons le long du fleuve tout près. Nous discutons. L’atmosphère n’est pas tendue. En tout cas je ne ressens pas l’ambiance comme ça. Nous « flirtons » légèrement. Dans la foulée nous prévoyons même de partir le lendemain soir elle et moi sans rien dire à personne retrouver des amis en Corse. Elle s’en va. Je suis dans un état second. Étrangère à moi-même. Comme déconnectée de la réalité, même si je crois sincèrement pouvoir partir avec Hélène. Plus tard, Agnès passe à son tour. Nous partons aussi au bord du fleuve pour discuter. À un moment, je lui prends la main et je dis que nos deux mains ensemble c’est une évidence. J’ai l’impression d’être enchaînée à elle. Elle repart. Je me dis que je suis tarée, que ces deux sensations ne peuvent pas co-exister dans la même réalité. Je sais que la raison m’a lentement abandonné depuis que mon ex m’a quittée, rupture qui a coïncidé avec le retour d’Agnès dans la ville. Je sais que quelque chose va exploser. Le chaos est imminent. Je le pressens. Incapable d’essayer de gérer la situation, je me demande simplement quand… Plus tard, en fin d’après-midi, Hélène, Agnès et une des deux médiatrices arrivent toutes en même temps et demandent à me parler. Tout le monde a l’air très en colère. Le chaos c’est maintenant. Nous partons toutes les quatre à nouveau à l’écart au bord du fleuve. J’ai l’impression que je vais crever dans ce terrain vague. Hélène et Agnès se sont racontées leur après-midi respectives, la médiatrice me demande si ce n’est pas moi la plus manipulatrice de toutes vu ce qui s’est passé chez elle. Elles me demandent des explications, mais elles ne se montrent pas menaçantes. Alors je voudrais tout raconter. Mais sur le coup je ne sais pas comment le faire. Comment leur dire que je ne contrôle plus rien depuis ces derniers jours, les actions, les mots, les évènements arrivent les uns après les autres comme si je ne jouais pas dans cet « épisode ». Le « bug » arrive vite ; je me mets à pleurer, abondamment, à morver, à ne pouvoir aligner un mot. Je suis recroquevillée sur moi, physiquement et mentalement. Je me balance lentement d’avant en arrière. Je regarde le fleuve. Je ne sais pas comment on fait pour se noyer dans des eaux si calmes. J’inquiète Agnès. Elle tente de s’occuper de moi. Hélène est triste. Elle se sent de trop. Elle croit qu’elle n’a servi qu’à nous rapprocher. Elle veut partir. Je reprends mes esprits deux secondes pour dire à Agnès d’aller « rattraper » cette fille qui semble tellement tenir à elle ; je me ressaisis et je lui dis que je me sens mieux et que de toute façon j’ai besoin d’être seule. La médiatrice est déjà partie. Elles s’en vont. La nuit est tombée petit à petit. Je me calme un peu. Je décide de partir dans le centre ville. Je pleure encore longtemps. Mais j’ai l’impression que je le plus gros de la tempête est passé. Je vais dans un petit bar très tranquille qui m’est familier. Je demande un stylo et du papier. Je reste là longtemps. Et j’écris. J’écris pour prendre du recul sur mes actes. Pour me les expliquer aussi à moi-même. Et ça marche. Je comprends pourquoi j’ai emmené une fille chez mon ex : je voulais la provoquer. J’ai trouvé notre rupture trop brutale, je ne m’y attendais pas du tout. Je voulais que mon ex sorte de ses gonds, aussi. C’était quelqu’un d’assez introvertie. Mais elle avait ses propres problèmes, je ne voulais pas la laisser. Et je ne voulais pas qu’elle me laisse. J’ai couché et flirté avec Hélène. parce que je voulais mettre le doute dans sa tête : l’idée de savoir qu’Agnès pouvait la détruire elle aussi, l’idée qu’elle dise : « je m’en fous de me sacrifier » comme si elle se contrefoutait d’elle-même, alors qu’elle était si classe m’était définitivement insupportable. Et puis montrer à Agnès qu’elle ne m’avait pas tout à fait cernée, que j’étais capable de chose dont elle ne se doutait même pas. J’écris tout ça pendant plus d’une heure. Je remets de l’ordre dans mes pensées, dans mes actes. Tout s’éclaircit. Je reprends le contrôle de moi-même. Je me sens un peu mieux, même si le plus dur reste à faire : trouver une manière de parler à tout le monde après tout ce que j’ai pu faire… Je décide toutefois de retourner à la soirée, de m’impliquer vraiment dedans comme on attend de moi que je le fasse, en me disant que demain j’irais voir mon ex, Hélène, Agnès et les deux médiatrices pour leur donner des explications, leur donner surtout mes excuses. Même si elles ne les acceptent pas au moins qu’elles aient tous les éléments pour porter un jugement sur tout ça. Au concert, je me retrouve nez à nez avec mon ex, je me sens trop honteuse.
Dimanche 08 mai : Le lendemain, je retrouve Hélène et Agnès et elles acceptent que je leur lise mon texte d’explication. Elles ne font pas trop de commentaires, elles ont l’air d’avoir entendues ce que j’ai voulu dire.
Ensuite nous nous revoyons plusieurs fois, Hélène, Agnès et moi pour discuter de tout ça. Agnès semble de plus en plus « satisfaite » de la tournure que peut prendre nos relations. Au fil des rencontres, nos rapports se détendent. Ce qui est tout le contraire avec Hélène. Lentement, je n’ai plus de contacts directs avec Hélène, seulement par l’intermédiaire d’ Agnès … Avec cette dernière, nous tentons une relation amicale. Nous nous retrouvons une à deux heures par semaine, nous discutons. Toujours dans des endroits ouverts, des lieux publics. Autrement je ne me sens pas bien du tout. Je suis presque heureuse de la retrouver comme avant les violences. Nous avions des choses en commun. Et puis je parviens finalement à pouvoir m’expliquer auprès de mon ex. Même si nos rapports restent tendus, notre relation s’améliore un peu. Les médiatrices, quant à elles, ne veulent pas me revoir malgré mes sollicitations.
Mais voilà qu’ Agnès commence à insinuer qu’Hélène ne veut plus me voir parce que d’après elle j’aurais abusé sexuellement d’elle lors de la nuit qu’on a passé ensemble. Ma première réaction c’est l’incrédulité. Je tombe vraiment de haut. Je me souviens des moments qu’on a passé après, le lendemain, près du canal, je me souviens quand elle est venue chez moi deux jours plus tard, et puis le samedi près du fleuve, ou il était question de partir ensemble. Mais Agnès continue d’essayer de me convaincre que je suis une agresseuse, que c’est ma vraie nature, comme elle. Le doute m’assaille, surtout au sujet d’une information comme celle-là, surtout si c’est Agnès qui raconte. Je dis que je veux parler de ça avec Hélène directement. Mais Agnès me dit qu’Hélène ne veut plus me voir. Je ne peux que m’incliner même si je suis très frustrée de ne pouvoir parler avec elle. Agnès ajoute que la frustration est le lot de l’agresseuse, et que comme elle, je vais devoir m’y habituer. Ensuite Hélène commence à m’envoyer des emails, dans lesquels elle me compare à un gros type dégoulinant qui a bien profité d’elle. Alors je me dis : si Hélène dit que je l’ai violé, si je ne me rappelle pas vraiment de ce qui s’est passé cette nuit-là, c’est son ressenti qui passe en premier et qui prévaut sur tout. Agnès est aussi très persuasive et m’aide à le croire, au cas où j’aurais des doutes. Je la trouve gonflée de me comparer à elle, mais son discours trouve des prises sur moi.
JUIN 2005
Petit à petit, je commence à me considérer comme un monstre, capable de faire des trucs atroces à des gens et de ne même pas s’en rappeler. À certains moments, je me dis que c’est pour ça que je me suis rapproché d’Agnès : « qui se ressemble s’assemble »… À des moments, je me dis que j’ai mérité tout ce qu’elle m’a fait subir… Mais je parviens à finir mon année scolaire, qui a été comme un fil d’Ariane pour traverser tout le chaos qu’a engendré ma relation avec Agnès.
JUILLET 2005
Je quitte la région pour aller travailler pendant un mois. Je loge chez quelqu’un de ma famille. Je ne connais personne dans cette ville. Je suis seule avec mes souvenirs de ma relation avec Agnès, et les accusations de Hélène. Je suis en complète remise en question : assaillie de doutes et de dégoûts de moi-même, à ne plus savoir qui je suis au fond ; à me demander si j’ai vraiment su un jour. Je me sens très mal. Les jours sont identiques : je bosse de 7 h à 14 h, l’après-midi je rumine seule mes souvenirs en errant plus ou moins dans les rues de la ville… Presque tous les soirs, le couple qui m’héberge a des disputes violentes (ils sont en train de séparer mais habitent toujours ensemble) ; cette violence me tétanise à chaque fois. Alors quand ça arrive, je prends l’habitude de m’isoler dans une chambre. Un soir, des objets volent, je m’interpose entre eux. Puis ils me prennent à partie. Incapable de maîtriser mes émotions, j’éclate en sanglots… La situation se calme, puis j’ai une discussion avec l’un d’eux ; et je me confie pour la première fois. Je me mets à boire du whisky. Loin de me soulager, la discussion me remet face à mes contradictions : une partie de moi est prête à accorder tout le crédit à Hélène ; en effet une telle accusation ne se fait pas à la légère. Mais une autre partie de moi ne peut s’empêcher de voir l’ombre d’Agnès derrière tout ça : elle qui est si forte en suggestion… Je suis malheureusement très bien placée pour connaître ses capacités en la matière. Le whisky exalte mes sensations, et la discussion a ravivé ma révolte et mon insoumission à leur version des faits : je n’accepte pas de laisser quelqu’une se laisser embarquer par Agnès devant mes yeux, aussi « volontaire » que puisse paraître le sacrifice d’Hélène. Je me fais du souci pour elle. Et puis j’ai besoin de connaître la version d’Hélène, à propos de l’accusation d’abus sexuel, sans qu’Agnès ne s’en mêle. Et il y a aussi que j’ai gardé l’impression que seule Hélène peut me comprendre, comme si elle semblait être la seule à qui je peux parler. Me voilà en train de composer le numéro d’Hélène. Je lui laisse des messages à plusieurs reprises les jours qui suivent. Un autre soir, je lui téléphone à nouveau. Mais c’est Agnès qui décroche. Elle me dit qu’Hélène ne veut pas me parler. J’entends Hélène acquiescer derrière en riant. Agnès dit que je harcèle Hélène. Elle me dit que j’ai un problème psychologique. Je suis estomaquée par son audace. C’est ce qui me décide finalement à ne plus avoir de contact ni avec l’une ni avec l’autre, jusqu’à nouvel ordre, le temps que je récupère un peu de « santé » mentale, parce que je sens que je suis vraiment très proche de mes limites.
AOUT 2005
Mon mois de travail s’achève. Je suis de retour chez moi pour déménager mes dernières affaires et voir quelques amiEs. (J’avais décidé de déménager avant tout ça, et avec toutes ces histoires, je suis plus motivée que jamais.) Mon portable sonne. Je décroche. C’est Hélène. Elle me demande où j’étais le 31 juillet. Elle a reçu un colis anonyme posté ce jour-là d’une ville éloignée avec un sex-toy à l’intérieur, sans message. Elle et Agnès sont persuadées que c’est moi qui ai envoyé ça. Elle m’annonce qu’elle va porter plainte chez les flics, et que si c’est moi elle et Agnès me retrouveront et me feront la peau. Elle raccroche. Je dois voir ce colis. Je me dis que tout est possible maintenant que je ne sais pas qui je suis. Peut-être que je suis tellement tarée que je ne me souviens même pas d’être allé dans cette ville le 31 juillet et d’avoir envoyé un colis. Rendez-vous est pris à la terrasse d’un bar. Je ne veux pas être dans un endroit fermé avec elles. Je raccroche le téléphone. Mes dents se mettent à claquer. Je ne peux pas les contrôler ; je me mets à trembler ; je me sens très faible physiquement. Je comprends alors ce que ça veut dire quand les nerfs lâchent. C’est comme si quelque chose ne cesse de s’effondrer à l’intérieur de soi. Plus tard je réussis quand même à parvenir à cette terrasse, péniblement. Je me tiens à tout ce que je peux quand je marche pour ne pas tomber. Je suis livide. Les clients me regardent de travers. Le serveur aussi. Il me demande si ça va puis me ramène du sucre et un verre d’eau. Assise je récupère un peu. Les voilà qui arrivent, elles ont l’air sûres d’elles, le colis sous le bras. Elles remarquent quand même que je suis en décomposition. J’essaye d’ouvrir la bouche pour dire quelque chose mais ma voix et étranglée par des gros sanglots qui me tordent la gorge. Je suis tellement à bout. Elles ont pitié de moi je crois. Je me sens encore plus merdique. Hélène me paye un coca. Enfin je vois ce colis. Je ne reconnais rien, l’écriture ne me dit rien non plus. Elles ont vérifié les coordonnées de l’expéditeur : le nom et l’adresse ne semblent pas exister. Je leur dis que je ne connais pas l’adresse postale d’Hélène, mais que peut-être quelqu’un d’autre la connaît ; elles ont la conviction que c’est moi, comme une provocation lâche de ma part. Je me rappelle alors d’une fille qu’elles fréquentaient en juin avec qui j’avais été un peu en contact. Je leur demande si ça ne peut pas être elle. Hélène s’éloigne pour lui téléphoner. Elle revient : c’est bien elle qui a envoyé ce colis chez elle, parce qu’elle ne pouvait pas le réceptionner chez ses parents, vu le contenu. Pendant quelques secondes, Hélène et Agnès semblent désolées, mais ne semblent pas vouloir s’encombrer avec des sentiments de la sorte à mon égard. Je suis décontenancée par tant de haine envers moi. Mais, à aucun moment je n’oublie que cette fille a dit que je l’avais violé, et que j’ai plus qu’à fermer ma gueule parce que peut-être que c’est vrai. Je quitte la région. Je ne vais vraiment pas bien. Un jour je craque. Je veux que ça s’arrête. J’en peux plus. Comme après une longue garde-à-vue, je suis prête à signer les aveux qu’elles veulent. Alors j’écris un long mail. Ou je m’accuse de tout. Je dis même que c’est de ma faute si Agnès a agi de la sorte avec moi, que c’est moi qui l’ai provoquée ; que c’est juste moi et mon malaise, la cause de tout ça. Je veux qu’elles utilisent ce mail pour se disculper partout où elles iront et où on a entendu parler de nos histoires. Mais il n’y a qu’une chose sur laquelle je ne reviens pas. Je dis que je ne me souviens pas d’avoir violé Hélène. Et par conséquent dans le doute, je préfère ne pas m’accuser de ça tant que je ne suis pas sûre. Mais Hélène et Agnès ne veulent pas de cet email si je n’affirme pas que je l’ai violé. C’en est trop pour moi. On dirait qu’elles ne se rendent pas compte de ce que ça me coûte d’endosser toutes les responsabilités, de tout mettre sur mon dos, alors que je me mens à moi-même. Alors je décide de laisser tomber, définitivement. Laisser tomber les tentatives de dialogues avec elles. Laisser tomber la rédaction de ces « aveux ». Je déteste laisser les choses pourrir. Mais là je ne sais plus quoi faire. Je suis exténuée. Alors j’envoie un dernier mail à chacune. À Hélène, je dis que je voudrais qu’on ait la même version, qu’on doit éclaircir la situation. En médiation si elle veut. Et que je serais toujours disponible pour que nous le fassions. À Agnès, je dis que ce n’est plus la peine qu’on soit en contact parce que je n’ai plus aucune sorte de confiance en elle.
OCTOBRE 2005
J’ai déménagé, j’habite dans une autre région. Je n’ai quasiment plus de nouvelles de l’une ou de l’autre. Je ne suis pas soulagée pour autant. Je me considère comme une sorte de monstre, je me questionne sur qui je suis vraiment, je continue de me détester, et en même temps je ne peux me résoudre à accepter les déclarations d’Agnès et Hélène.
Un soir, dans un festival, je me retrouve en fin de soirée dans une séance SM, dans laquelle se trouve aussi Sylvie, une fille qui connaît Agnès et Hélène ; en fin de compte une des seules personnes qui prend leur « défense » face aux autres qui condamnent un peu les agissements d’ Agnès indépendamment de mon histoire avec elle. – Ces « autres » m’apprennent d’ailleurs qu’ Agnès a proféré des menaces à l’encontre d’Hélène, de brûler son appart, et de se comporter avec elle comme si elle était un objet. - Je suis horrifiée en entendant tout ça. Agnès a donc « recommencé » avec quelqu’une d’autre. Je n’ai rien pu faire… - J’ai besoin de parler à Sylvie. Elle sait peut-être ce qui s’est passé cette nuit-là. Ça devient obsessionnel pour moi parce que l’appréciation de moi-même en dépend. Sylvie se méfie de moi. Pour elle, c’est moi la manipulatrice qui arrange les faits à mon avantage.
Pendant la séance SM, après que mon « initiateur » (je suis toujours novice…) et moi-même, nous soyons « occupé » de quelqu’unE, nous nous tournons vers Sylvie. Mon initiateur me dit qu’elle est plutôt résistante, et peut supporter beaucoup de « supplice ». Toujours dans ce cadre précis de séance SM, je me dis que je pourrais essayer de l’intimider par la parole. Je lui dis : « tu sais qui je suis, n’est-ce pas. Alors tu sais ce que j’ai fait à Hélène et Agnès ? » La question reste suspendue dans l’espace. Sylvie me demande de répéter ce que je viens dire. Je suis sous le choc de mes propres mots, qui sont sortis malgré moi de ma bouche. Je ne comprends pas. Sylvie hallucine. Et moi aussi. A ce moment-là, nous sommes interrompues par un différents entre des gens dans une pièce voisine du lieu que nous occupons.
Le lendemain, je dois absolument parler avec Sylvie. Bizarrement, ce dérapage verbal m’a délivré. Depuis, la nuit dernière, il s’est opéré un changement en moi. Comme s’il a fallu que je performe le monstre que j’étais supposé être, pour savoir enfin que ce n’était pas moi et que ça ne le serait jamais. Une certitude s’est installée en moi : je n’ai pas violé Hélène. Je n’ai pas abusé sexuellement d’Hélène. Lui faire du mal n’a jamais fait partie de mes projets. On ne viole pas quelqu’un sans le savoir, sans en avoir l’intention sans s’en rendre compte, sans être au courant ; voilà pourquoi j’en suis si sûre. Ceci dit, je pense que mon comportement auto-destructeur de mai 2005 me tient responsable d’avoir créer non intentionnellement un climat propice à ce que Hélène se sente mal : parce que si j’étais Hélène, je pourrais facilement croire être un faire valoir dans une soirée, être le coup d’un soir, être un enjeu entre ma partenaire et son ex, en gros être traitée comme une chose, un objet. Même si c’est peut-être ça le résultat de mon comportement, j’ai jamais voulu provoquer ça. J’ai voulu sincèrement la tirer de ce « traquenard », mais c’était sans imaginer qu’Agnès serait capable de me retourner la tête à ce point. J’étais trop loin de moi pour penser aux autres. Pour me mettre à la place de mon ex. Pour me mettre à la place d’Hélène. Pour comprendre tout le mal que j’ai pu lui faire, en voulant nous « sauver », elle et moi. Je suis consternée parce que je déteste faire du mal aux autres, et je regrette de ne pas m’être rendue compte des conséquences de mes actes. Je ne comprends pas comment j’ai pu perdre le contrôle de mes actes. Jamais ça ne m’était arriver auparavant.
Sylvie accepte de prendre le temps de discuter avec moi. Elle me semble étonnement compréhensive. Là où elle aurait eu matière à me démonter. Même si elle se méfie de moi, elle écoute toute mon histoire, du début à la fin. Et puis elle me parle, sans donner de détails sur ce qu’elle a pu entendre d’ Agnès ou d’Hélène. Mais son relativisme achève de me délivrer. Elle redonne leur mesure à tous les événements qui se sont succédés. Elle les intègre dans une réalité objective, qui m’a fait défaut depuis des mois. Puis elle ne me donne qu’un conseil : celui de rentrer dans ma nouvelle ville, et de tourner la page, de passer à autre chose, de me reconstruire. Alors je suis son conseil.
Ainsi, je passe de longs mois d’angoisses, d’insomnies, de troubles divers, mais je me reconstruis. Je me raccroche à mes études, et puis je rencontre des gens qui m’entourent. Le temps fait son travail, même si je pense souvent à tout ce qui m’est arrivé… Je peux mesurer les dégâts de ma relation avec Agnès et de ses retombées. Sans chercher à me déresponsabiliser, l’origine est là.… Pendant très longtemps, Je ne me sens plus tout à fait moi-même. Il y a la culpabilité d’avoir aimé quelqu’un qui me faisait du mal. Il y a l’incompréhension, aussi, de rester alors qu’on est maltraitée, l’incapacité à se l’expliquer à soi, encore plus difficile de l’expliquer aux autres. Il y a aussi l’idée de ne pas avoir fait ce qu’il fallait pour que Hélène laisse tomber avec Agnès, l’idée que je n’avais de toute façon pas à faire quelque chose pour « sauver » Hélène de l’emprise d’Agnès. (Dans le sens où mes « compétences » auraient dû se limiter au « conseil »). Il y a l’idée d’avoir aggraver la situation pour Hélène en voulant au contraire l’aider à s’en sortir.
Les semaines et les mois s’étirent. Je me reconstruis lentement. Mais plus je me réconcilie avec moi-même, plus ma colère grandit. Je suis habitée par une sorte de sentiment « d’injustice », comme si Agnès tirait profit de cette histoire à son avantage, et j’ai la sensation désagréable de passer pour une violeuse manipulatrice un peu partout. La paranoïa me guette, si elle ne me vrille déjà pas la tête : parce que j’ai la gueule de l’emploi, plus baraquée physiquement qu’Agnès et Hélène, parce que mes manières sont un peu bourrues, parce que j’ai montré un intérêt pour les pratiques SM, parce que j’ai pas fréquenté les bonnes personnes dans le lycée où j’étais avec les médiatrices… Je me dis que ma timidité a pu me faire agir bizarrement aux yeux de certaines personnes. Et que la somme de tous ça additionnée à mes agissements depuis mai 2005 peuvent bien valoir des certitudes, aussi fausses soit-elles.
FEVRIER 2006
Agnès m’envoie quelques SMS anonymes, puis se décide à me laisser un message sur mon répondeur. Je n’aime pas entendre sa voix, ça me rappelle qu’elle a vraiment existé. Un jour, je décroche. Elle me dit qu’elle ne comprend pas ou elle a fait fausse route avec moi. Elle est persuadée que je suis une manipulatrice. Elle me parle comme si elle ne se rappelait pas de ce qu’elle m’a fait subir, comme si les paroles de la médiation étaient du vent. Elle me parle comme si tout ça n’avait pas était si grave. Comme si je lui devais des explications. Mon entourage me conseille l’ignorance. Ce pour quoi je décide d’opter, même si ça ne me satisfait pas tout à fait. J’ai l’impression que « qui ne dit rien consent ». et moi je ne peux pas. Je suis révoltée par la manière dont elle s’en sort encore une fois. Plus tard dans l’année, j’apprends qu’Hélène est allée voir une de mes ex (dans une soirée) pour lui raconter que je l’avais violé ; et Agnès de son côté a envoyé à cette même ex l’email (du mois d’août 2005) où je m’accusais de tout. Je trouve ce geste minable et petit. Ça me navre. C’est aussi comme ça que je me rends compte qu’ Agnès ne m’inspire plus aucune indulgence, et définitivement plus aucune affection. Parce que aimer quelqu’un qui a des difficultés sociales, quelqu’un qui est bousillé par la vie, c’est une chose. Et qu’aimer quelqu’un qui agit par méchanceté ça m’est impossible. De toute façon, il y a déjà quelques mois que mon cœur s’est ouvert à une autre fille. C’est d’ailleurs le mois de février qu’elle choisit pour commencer à vivre une histoire avec moi. Être aimé accélère et facilite un retour à l’espoir. Je crois que je commence enfin à progresser, à recouvrer un peu d’estime de moi, grâce à l’amour que me donne cette fille.
JUILLET 2006
Je vais aux UEEH à Marseille. Il y a un workshop sur les violences conjugales entre lesbiennes, mis en place par une association toulousaine (AIR LIBRE). La première réunion donne des informations générales sur ce que sont ces violences, etc.… J’entends des choses de la part du public qui me hérissent mais que j’aurais pu dire avant de rencontrer Agnès. Par exemple : « les victimes aiment ça puisqu’elles restent et qu’elles y retournent ; à moi ça ne m’arriverait pas puisque je ne suis pas faible ; les violences entre femmes, c’est sans doute moins violent qu’entre un homme et une femme… ». Après avoir démontées toutes ces affirmations, l’intervenante nous propose un groupe de paroles ouverts aux lesbiennes qui ont vécu ou qui vivent des violences conjugales. Pendant une semaine, je travaille avec elle sur mon histoire, depuis ma rencontre avec Agnès jusqu’à aujourd’hui. L’intervenante nomme enfin ce que Agnès m’a fait subir : des violences conjugales. Elle m’explique aussi que c’est un traumatisme qui laisse des séquelles. Elle me donne des pistes pour réussir à les dépasser. Cette semaine de travail me fait du bien. Je suis capable de me représenter tout ce qui m’est arrivé objectivement, de pouvoir analyser toutes les sensations que j’ai pu ressentir… J’ai enfin « rationalisé » mon « histoire ». Je retrouve un nouveau souffle, je décide, si Agnès reprend à nouveau contact avec moi, de continuer à l’ignorer jusqu’à ce qu’elle se lasse définitivement.
AUTOMNE 2006
Je vais mieux c’est indéniable. Je crois avoir tourné la page. Je reconstruis doucement une vie sociale , je recommence à avoir des projets, ma petite-amie vit auprès de moi. Mais un jour, je reçois un email d’Agnès. Elle dit que des fois elle pense à moi, et elle envoit un lien vers sa page perso.
Ma colère se réveille. Je sais que si je ne fais rien, elle ne s’apaisera jamais. J’ai l’impression que je suis victime d’une injustice, qu’Agnès « s’en sort » bien. J’ai appris qu’elle a continuer son chemin avec Hélène, qu’elle voyage… Agnès m’avait peint l’image de son ex comme quelqu’une de violente. Je me doute qu’elle doit faire pareil avec moi auprès de toutes les personnes qu’elles rencontrent. Je me dis que ma colère est positive et que je dois la conserver comme énergie jusqu’à ce que « justice soit faite ». Je me mets alors en tête d’écrire toute mon histoire, et de la diffuser partout où j’ai pu aller, la faire lire à toutes celles et ceux que j’ai pu rencontrer. Pour réparer « l’injustice ». J’imagine aussi que peut-être, un jour, cela puisse servir à quelqu’une, à ne pas s’engouffrer dans une histoire identique, ou bien pour la motiver à en sortir. Alors tout ça sera un peu moins moche… Je décide de me remettre à la rédaction du récit de mon témoignage. J’ai déjà essayé plusieurs fois sans succès.
JANVIER 2007
Je parviens à finir le texte, et je m’apprête donc enfin à l’envoyer à toutes les personnes qui sont liées à cette histoire (Agnès et Hélène incluses) à celles qui m’ont écouté, qui m’ont aidé à un moment, et aussi à celles qui pourraient avoir un doute sur mes intentions. Je crois alors fermement que la diffusion de ce récit va me permettre de renouer définitivement avec mon intégrité, avec mes valeurs, avec qui je suis profondément : ne pas laisser gangrener les situations moisies, combattre ce qui me semble abusif, combattre des situations injustes, réclamer toujours la vérité.
FEVRIER 2007
Mais me voilà assaillit de doutes divers : qu’elle est la réelle motivation de ma démarche ? Est-ce que ce n’est pas un esprit « revanchard » qui m’anime ? Je suis un peu égarée. Pendant longtemps, j’ai cru que je devais m’accrocher à cette colère, en ce qu’elle m’avait tellement fait défaut contre Agnès. Retrouver de la colère en moi ça a aussi été bon signe à un moment. Ca a voulu dire que j’ai voulu recommencer à me battre, à me protéger. Mais dans cette situation, est-ce qu’il ne s’agit pas d’une revanche que je voudrais prendre sur elle ?
Je discute de tout ça avec quelques amiEs proches. Essayer d’optimiser mon histoire, sans m’en prendre à Hélène et Agnès, en enrayant le processus de « violences », c’est comme ça que je renoue avec qui je suis. Et non en remettant cette histoire sur le tapis juste pour satisfaire ma soif de « justice » déplacée.
En définitive, je décide donc d’envoyer ce texte, mais pas à tout le monde : seulement à des assos, des groupes qui traitent de la violence conjugale entre lesbiennes, des groupes qui peuvent avoir besoin de ce type de récit. Parce qu’il doit rester ce qu’il est : il a fonction de témoignage, et à ce titre il pourrait être utile en ce qu’il retrace un chemin de vie, un parcours, et que peut-être sa lecture un jour va aider quelqu’un à s’en sortir ou à comprendre ce qui lui arrive. Je vais aussi faire lire ce texte à mes amis proches, ceux et celles qui font partie de ma vie aujourd’hui ; à qui je voulais raconter ça depuis longtemps mais sans avoir plus aucune énergie pour le faire.
Dans l’ensemble, écrire cette histoire, ça m’a permis de prendre une distance encore plus grande avec cette période. Maintenant tout est là. L’histoire est posée sur le papier. Avec un début et surtout une fin, fixée dans le temps ; derrière moi.
Le 11 février 2007
Ps : infos violences conjugales chez les lesbiennes www.lecrips.net/L/ (brochure d’infos n°5) www.membres.lycos.fr/airlibre (association d’interventions, de recherches et de lutte contre la violence, dans les relations lesbiennes et à l’égard des lesbiennes.- organisation de groupe de paroles, pour les lesbiennes qui vivent des relations violentes, qu’elle soit victime ou auteure des violences)