jeudi 17 janvier 2008
Résumé Proposer une analyse de la violence des femmes et des lesbiennes est nécessaire, que cette analyse soit inscrite dans une perspective féministe est plus que pertinent et primordial, mais que cette analyse trouve son illustration dans la pratique en fait toute sa force. Ainsi, c’est dans l’objectif de construire des ponts entre la recherche et la pratique que j’exposerai, dans un premier temps, la nécessité pour le féminisme de s’approprier ces questions de la violence des femmes et des lesbiennes, et de chercher à y apporter des réponses adéquates et porteuses. Afin d’illustrer ces ponts, je présenterai l’association AIR-Libre [et le GIVCL] (leur philosophie et conception hétérosociale de la violence) et deux outils d’intervention de groupe qu’elles ont développés et utilisent : l’un pour les lesbiennes victimes et l’autre pour les lesbiennes agresseures. Nous verrons alors comment nous pouvons théoriser la violence dans les relations lesbiennes dans un cadre féministe et comment nous pouvons rendre ces théories opératoires. Nous verrons comment ces deux associations et outils répondent aux enjeux qui tournent autour de ces phénomènes et viennent illustrer la pertinence des analyses féministes sur ces questions.
Notice biographique Vanessa Watremez, de formation sociologique en rapports sociaux de sexe en France, est depuis 2003 étudiante au doctorat en travail social à l’Université Laval de Québec. Elle mène depuis 2000 des recherches universitaires sur le thème de la violence dans les relations lesbiennes, dans une perspective féministe du lesbianisme politique. D’autre part, elle a créé deux outils d’intervention de groupe, l’un pour les lesbiennes victimes et l’autre pour les lesbiennes agresseures. Ces outils ont été crées avec une approche lesbienne et féministe pour le GIVCL et avec le CRI-VIFF. Récemment, elle fonde et préside l’association « AIR-Libre » afin d’apporter, cette fois en France, des réponses concrètes à celles qui vivent ces violences. Par ailleurs, elle est coordinatrice et intervenante dans une association féministe française, Paroles de femmes, ouverte aux femmes confrontées notamment à des questions d’emploi, de violence, ou encore d’isolement.
INTRODUCTION
L’objet de cette présentation est de montrer la pertinence et la force politique d’une analyse féministe sur les questions de la violence des femmes et des lesbiennes – questions qui ont bien trop souvent tendance à apparaître, comme venant au contraire, remettre en question ces analyses féministes. Nous allons voir ici qu’une telle analyse trouve toute sa pertinence à travers son illustration dans la pratique.
Afin de montrer la matérialité de la théorie féministe dans la pratique, il est avant tout important de commencer par définir cette analyse féministe de la violence des femmes et des lesbiennes, pour ensuite, montrer comment cette théorie peut se développer dans les pratiques. L’objectif de faire des ponts entre la théorie et la pratique est de nous permettre d’atteindre nos objectifs féministes : qui sont d’extraire les femmes et lesbiennes des rapports de domination violents. A cet effet, je présenterai l’association française AIR-Libre, Association d’Interventions, de Recherches et de Lutte contre la violence dans les relations lesbiennes et à l’égard des lesbiennes. Nous pouvons noter dés à présent que les pratiques de l’association AIR-Libre et du GIVCL de Montréal (Groupe d’intervention en violence conjugale chez les lesbiennes) sont très proches ; nous utilisons les mêmes outils et travaillons ensemble sur certains aspects.
1. Théorisation de la violence dans les relations lesbiennes dans un cadre d’analyse féministe.
1.1 Une construction hétérosociale de la violence
Comme je le présentais dans un autre atelier, dans le cadre du courant féministe du lesbianisme politique, la violence apparaît comme étant une construction du système hétérosocial.
Le système hétérosocial :
Pour résumer disons en quelques mots que ce système organise les rapports entre les hommes et les femmes ; et qu’il participe aussi à construire les rapports lesbiens dans une certaine mesure. Et tout comme, il organise les rapports sociaux de sexe, il y construit la violence qui s’y déroule. Ainsi, c’est dans ce cadre du système hétérosocial que la violence trouve les sources de son orchestration, de sa légitimation et de sa construction. Une analyse féministe nous conduit à analyser la violence dans les relations lesbiennes comme étant une construction sociale par et dans le système hétérosocial.
C’est de cette analyse que nous pouvons construire des ponts entre la théorie et la pratique afin d’atteindre très concrètement des objectifs féministes.
1.2. Le lesbianisme en tant que mouvement social et politique.
Donc, c’est la société hétérosociale qui construit et propose des modèles de relation à soi et aux autres. Ces modèles appartiennent donc à une norme dominante qui poursuit des buts précis : maintenir les individu.es (hommes et femmes) dans des cadres normatifs construits (tel que l’hétérosexualité par exemple). Ainsi, c’est dans ce cadre que la violence se manifeste, elle apparaît comme étant un outil ou un moyen coercitif de contrôler et de maintenir ce cadre. A l’inverse, en dehors de ce système cette forme de violence ne pourrait pas exister. Il faut donc amener les lesbiennes a sortir des influences de ce système. Pour y parvenir, nous pouvons nous appuyer sur le fait que la violence résulte d’une reproduction de la dynamique des rapports hétérosociaux. Ceci sous-entend alors que plus des lesbiennes échappent à ces normes, valeurs, rôles et statuts hétérosociaux, moins elles ne devraient développer de rapports violents conjugaux tels que nous les avons définis.
Voilà le point sur lequel l’association a développé sa philosophie et ses outils. En effet, si la violence conjugale ne peut pas exister en dehors de ce système hétérosocial, alors il faut amener les lesbiennes à questionner l’influence de ce système hétérosocial dans leur vie et proposer un espace où elles peuvent créer et inventer autre chose. Nous pouvons nous appuyer sur le lesbianisme politique pour définir cet autre chose. En effet, le lesbianisme en tant que mouvement social et politique peut créer des modèles alternatifs et apporter une réponse à la violence. Ainsi, les outils d’intervention de l’association font le pari du lesbianisme comme modèle alternatif et d’affranchissement des modèles coercitifs du système hétérosocial. Ces paris rejoignent de près les buts féministes qui visent la prise de conscience, par les opprimées, de leur condition.
Ainsi, c’est pour matérialiser cela que l’association AIR-Libre s’est créée. C’est une association lesbienne et féministe qui s’appuie sur des analyses sociologiques – car la violence est une construction sociale, pour nous c’est là qu’est la réponse à la violence. La réponse ne peut pas être qu’individuelle.
2. Matérialisation de la théorie à travers une association.
2.1. Contextes, objectifs et services Contexte : L’association AIR-Libre existe depuis la fin de l’année 2005. Elle est le résultat de plus de 6 années de recherches et d’interventions en France et au Québec.
Je vais vous présenter ici plus spécifiquement les groupes de paroles et le travail qui est fait, afin de montrer les liens que nous pouvons faire entre théorie et pratiques. En effet, à l’association, nous proposons deux programmes de groupe : l’un pour les victimes et l’autre pour celles qui exercent la violence. Ces programmes s’appuient sur des modèles d’intervention féministe.
2.2. Les programmes d’intervention
Historique des programmes et contexte de création : Dans la francophonie, il existe peu de ressources communautaires pour les lesbiennes qui sont victimes de violence dans leur relation. Il existe le GIVCL à Montréal qui propose de tels groupes depuis 1995. En contexte anglo-saxon (majoritairement aux Etats-Unis), il existe un nombre plus conséquent de programmes pour les victimes, et par contre, seulement trois programmes réellement significatifs pour celles qui sont responsables de la violence. Néanmoins dans ces derniers, l’approche féministe y est absente. Ainsi, créer ces programmes, c’était prendre position dans ce débat et apporter une réponse théorique et pratique à la violence des lesbiennes dans une perspective féministe. Ces outils montrent à notre sens la pertinence et la force politique d’une analyse féministe et lesbienne sur ces questions. En ce qui concerne l’historique de ce projet, j’ai commencé à travailler sur ce projet pour le GIVCL dès 2001 et c’est grâce au soutien financier et à la participation du CRI-VIFF (Centre de recherche interdisciplinaire sur les violences faites aux femmes et familiales) de Québec et Montréal, que ce projet a pu se concrétiser en 2003/2004 et 2005, sous la forme des guides d’intervention que je vais maintenant vous présenter. Nous avons bénéficié d’un financement Résovi pour créer l’outil de groupe avec les agresseures.
Philosophie des programmes : Nous privilégions le travail de groupe qui est une formule très intéressante pour des personnes qui partagent un vécu similaire en violence conjugale car il permet, entre autres, de viser l’aide mutuelle et le changement social. Le groupe devient un espace féministe où chacune est experte de sa vie et est la seule à savoir ce qui est le mieux pour elle. Il devient donc un outil intéressant pour le féminisme car il rejoint de près ses buts qui visent la prise de conscience, par les opprimées, de leur condition. On sort donc de l’individualité et on vise la prise de conscience, et l’empowerment qui permet d’avoir prise sur le social. A l’issu d’un groupe, on peut être amener à poser des actions politiques et sociales, pour combattre les oppressions dans nos vies de tous les jours. C’est ce qui en fait son intérêt majeur. A l’issue du groupe, les lesbiennes victimes de violence reprennent du pouvoir sur leur vie et sortent de la victimisation. Les lesbiennes agresseures interrogent leur vision du monde et s’ouvrent à d’autres réalités et modes de relations.
Ainsi, on tend à rendre opératoire la théorie féministe dans nos pratiques. Nos objectifs sont guidées par des objectifs féministes : la lutte contre les inégalités et les discriminations de sexes, et la prise de pouvoir des femmes sur leur vie et leur environnement. Nos interventions sont féministes et visent l’empowerment : l’objectif est de permettre aux lesbiennes qui utilisent l’association, de reprendre du pouvoir sur leur vie, de comprendre les conséquences socio-politiques du système hiérarchique et inégalitaire entre les sexes sur leur vie, et peu à peu, à poser des actions individuelles et collectives pour changer leur environnement. Ainsi, on vise le changement social. On sort de la seule identification personnelle des problèmes, les causes premières des problèmes sont pour nous avant tout sociales et politiques.
2.3. Présentation des deux outils d’intervention de groupe
Si l’on part de la théorie, lutter contre la violence dans les relations lesbiennes, c’est lutter contre le système hétérosocial qui la construit, c’est donc en pratique le remettre en cause, et développer d’autres manières d’organiser nos rapports. C’est dans cet esprit que les groupes sont menés dans l’association. Nous allons voir maintenant comment nous faisons ces liens entre théorie et pratiques pour lutter très concrètement contre le système qui produit ces violences. C’est-à-dire que ce travail permet aux participantes aux groupes d’agir sur leur environnement afin de contribuer à faire bouger le système hiérarchique entre les sexes, à le remettre en question, et à prévenir de ses influences sur nos vies.
Ces ponts sont inscrits dans les objectifs des groupes : Au sujet du groupe pour les victimes : Le but est la protection et la dévictimisation. On vise aussi la prise de conscience de l’aspect social et politique de la violence ; l’obtention du pouvoir sur sa vie ; la transformation positive de son image du lesbianisme ; la construction d’autre chose au-delà des modèles coercitifs producteurs de violence ; la compréhension du poids des modèles hétérosociaux et de la lesbophobie sur les vies ; ou encore l’identification de ses forces. Au sujet du groupe pour celles qui exercent la violence : Le but principal est de cesser la violence. Les objectifs généraux sont entre autres de responsabiliser dans une reconnaissance large du problème ; de développer des modes de relations sans violence, ni contrôle ; ou encore d’atteindre des objectifs politiques : comme la valorisation du lesbianisme et la compréhension du poids des modèles hétérosociaux et de la lesbophobie sur les vies. Notons toutefois que les groupes des agresseures n’ont pas été encore expérimentés. Il est alors difficile à ce jour de faire état de résultats face à ces objectifs.
Ces groupes visent donc des objectifs féministes qui sont entre autre le changement social – qui passe par la prise de conscience de l’influence du système hiérarchique et inégalitaire entre les sexes sur leur vie. Pour atteindre ces objectifs, les groupes sont organisés en 4 blocs de travail bien distincts sous forme thématique. Les groupes débutent sous une forme éducationnelle (acquisition de connaissances et de techniques) pour s’achever sous une forme basée sur l’aide mutuelle et la prise de conscience.
2.3.1. En ce qui concerne le groupe pour celles qui sont responsables de la violence
Dans ces groupes, on aborde dans un premier temps les différents points de la problématique de la violence (son cycle, les formes, les conséquences…), et on met à disposition des techniques de gestion de la violence (time out…), mais l’objectif à terme est d’amener les lesbiennes agresseures à interroger les modèles hétérosociaux coercitifs (relations de couple...), à interroger les catégories hétérosociales normatives (comme la catégorie de femme,...) et à interroger les pratiques hétérosociales discriminantes (lesbophobie, lesbophobie intériorisée...). Pour cela, on fait le travail suivant : Par exemple, lors du bloc 3, on fait un travail de déconstruction et de prise de conscience. Les participantes tendent ici à s’inscrire dans un autre rapport aux autres et à soi. On cherche à faire cesser le contrôle et le pouvoir pour faire totalement cesser la violence. On inscrit l’arrêt de la violence sur le long terme. Pour cela, les participantes prennent conscience des valeurs hétérosociales, elles perçoivent que l’on évolue dans des cadres normatifs construits qui ne sont pas naturels, et lorsque c’est nécessaire on travaille sur la valorisation du lesbianisme. Par exemple, on travaille sur la conception du couple, sur les normes hétérosociales et dominantes du couple, et sur les autres formes de relations possibles et alternatives à ces normes. L’idée mise en avant est que dans nos sociétés hétérosociales, il existe peu de modèles de relation entre lesbiennes qui soient visibles, si ce n’est des modèles caricaturaux et lesbophobes – et que les seuls modèles de couple qui existent sont des modèles hétérosociaux qui font historiquement référence à l’appropriation des femmes par les hommes. Ainsi, lorsque les lesbiennes le reprennent à leur compte, elles sont aussi amenées à développer des dynamiques de pouvoir et de contrôle qui lui sont sous-jacent. Parallèlement à cela, il faut visibiliser le fait qu’il existe des lesbiennes qui déconstruisent cela en travaillant quotidiennement et consciemment à développer des relations égalitaires, et/ou en développant d’autres formes de relations affectives plus libre. En somme, on doit arriver à saisir qu’il n’existe pas qu’une seule façon ‘naturelle’ et normale de vivre des relations affectives, qu’il peut exister d’autres modèles et que l’on peut créer ses propres modèles. Ce qui fait la force du lesbianisme, c’est que l’on peut inventer sa vie. Il faut se défaire des schémas coercitifs. On les amène à s’inscrire différemment face au monde et dans leurs relations. A l’issue de ce bloc, les participantes devraient reconnaître qu’utiliser ou non la violence dépend d’elles, qu’elles ont la responsabilité de ce choix : en effet, la violence n’est pas une force dont elle ne pourrait pas garder la maîtrise, mais une conséquence de modèles qu’elles ont intégrés et qu’elles doivent travailler quotidiennement à remettre en question.
Les rencontres du groupe pour les lesbiennes responsables de la violence :
2.3.2. En ce qui concerne le groupes pour les victimes
On débute par une phase d’informations sur ce qu’elles vivent collectivement et par une phase de protection immédiate. Ensuite, on fait un travail sur les conséquences de la violence qui doivent être réparées (estime de soi, dépression, colère …) et on cherchera à identifier nos propres capacités (reprendre du pouvoir sur nos vies, identifier nos forces, savoir nommer nos besoins …). Ceci est essentiel pour sortir de la victimisation et pouvoir envisager autre chose. Peu à peu, on glisse vers l’empowerment. On vise la prise de conscience sociale et politique, et on travaille sur ce que le système hétérosocial induit sur nos vies. On parle de la construction hétérosociale de la violence dans l’ensemble de leur vie (violence conjugale, lesbophobie, violence familiale …). Durant cette phase, on vise à comprendre les causes sociales et politiques de la violence – l’espace est ouvert à l’action sociale. On questionne les normes sociales, on les remet en question, et on s’autorise à définir ses propres normes et modèles. On vise à devenir libre de créer sa vie en dehors des poids des normes sociales – lorsqu’elles ne conviennent pas. On leur permet d’avoir une prise sur leur environnement ; et ceci est passé par une prise de conscience sociale et politique de leur situation.
Les rencontres du groupe pour les lesbiennes victime de violence :
Au final, les groupes aboutissent à des actions individuelles et collectives, qui participent à remettre en question les influences du système hétérosocial sur les vies ; donc qui a terme, concourent à prévenir la violence dans les relations en remettant en question et en dépassant ce qui construit la violence.
Conclusion
Il y a une idée centrale qui est travaillé dans l’association, c’est l’idée que la violence est une construction hétérosociale, que c’est dans ce cadre qu’elle trouve les sources de son orchestration, de sa légitimation et de sa construction. Donc, il est plus que nécessaire que nous nous affranchissions de ces modèles et que nous pensions très concrètement l’au-delà à ce système hiérarchique. Ainsi, parler de la violence dans les relations lesbiennes nous ouvre, paradoxalement, vers un horizon exaltant où tout est à inventer dans le respect des individu.es et vers une liberté d’être et d’action. La locution « AIR-Libre » fait en soi directement référence à un « espace ouvert ou libre » : un espace ouvert sur des alternatives à la violence et sur la visibilité des lesbiennes dans la cité.
Bibliographie
Vanessa Watremez (2005), Guide d’intervention de groupe auprès des lesbiennes victime de violence conjugale, une perspective du lesbianisme politique. Outil créé pour le GIVCL. (Non publié).
Vanessa Watremez (2004), Guide d’intervention de groupe auprès des lesbiennes ayant des comportements violents dans un contexte de violence conjugale, une perspective du féminisme matérialisme et du lesbianisme politique. Outil créé pour le GIVCL. (Non publié).